• Transports en commun

    Les transports urbains sont l'occasion de multiples échanges muets. Ce sont d'abord des gens qui se reconnaissent pendant le trajet matinal; un petit sourire esquissé qui signifie: "Vous êtes là vous aussi".D'un œil complice, ils se souhaitent bonne chance pour la journée de travail qui s'annonce et se donnent sans mots dire rendez-vous le lendemain. A force d'habitude et après des semaines de chemins commun, il arrive qu'ils bredouillent un timide "bonjour". Mais jamais plus.

    Pour ma part, j'en étais au stade des premiers regards avec la femme qui s'asseyait chaque matin en face de moi.Ces petits regards furtifs qui dès qu'ils touchent les yeux de l'autre vont se perdre immédiatement dans la contemplation inutile d'un plafond inintéressant Je montais deux arrêts avant elle, et dans ce début d'itinéraire quotidien, le premier tram comptait peu de voyageurs. Le trajet durait trois quarts d'heure, nous laissant à la même station où sans perdre de temps j'empruntais un chemin différent du sien. pendant des mois, nous nous sommes retrouvés presque quotidiennement. Avec le temps nos regards devinrent plus appuyés, nos sourires moins timides. Un jour d'exceptionnelle abondance d'usagers, je la vis péniblement se frayer un chemin pour arriver jusqu'à moi, sa place habituelle étant occupée, je lui cédais mon siège. Elle me fit un signe de tête, auquel je répondis par un je vous en prie bredouillant; je restais debout près d'elle, un peu en retrait, mon regard en plongée sur sa chevelure brune. Quelques soubresauts de la rame nous firent nous toucher. Désormais, chaque jour nous cherchions un moyen silencieux de nous approcher, de nous frôler;elle enjambait le porte-serviette que je prenais soin de placer sur sa route ou contournait la poussette qu'une maman avait laissé en plein milieu Un jour, elle ne vint pas, et resta absente une semaine entière. Tout d'abord étonné, je fus vaguement inquiet de ne plus la voir. La semaine suivante, je la voyais monter, et j'en fus soulagé; ce jour-là en silence mes yeux lui demandèrent si elle allait bien, tandis que les siens me firent comprendre que oui, elle se portait mieux.Rassuré, nous reprîmes notre jeu silencieux. Puis les congés arrivèrent et ce ne fut que trois semaines plus tard que je la vis remonter dans la rame. Je regardais son bronzage en la questionnant de mes silences et elle me répondait par ses regards muets.

    Un matin, elle arriva avec un épais dossier qu'elle commença à compulser à peine assise. Je comprenais l'importance que devait avoir ce travail et ne voulais pas la déranger même si j'étais un peu vexé qu'elle ne m'accorde pas juste un coup d’œil. Elle a du sentir que je la fixais, car elle leva les yeux soudainement et les planta dans les miens avant de replonger dans ses papiers, me signifiant ainsi qu'elle avait noté ma présence et que ce n'était pas le moment de la déranger par de futiles œillades. Je rongeais mon frein en silence. Le lendemain, alors qu'elle prenait place, je concentrais mon attention sur la circulation alentour, je perçu l'humidité de son regard et ses reproches muets m'assaillirent. Comment pouvais-je être aussi méchant? semblait-elle me crier. elle avait un important dossier en retard et n'avait pu m'accorder l'attention nécessaire à nos échanges quotidiens. Notre terminus approchait, et je ne démordais pas de mon indifférence à son égard. Lorsque la rame s'arrêta, je me levais le premier et accrochais ses yeux qui cherchaient les miens; elle sourit, je fis de même. Sa main toucha la mienne alors que je récupérais mon attaché-case; elle m'avait pardonné.

    Ce soir-là, je cherchais un moyen d'entamer une conversation qui soit digne de nos échanges muets. Un simple bonjour aurait été comme un coup de fouet sur une peau fragile. je tournais et retournais la question sans trouver de réponse qui soit satisfaisante et j'en arrivais à la conclusion que peut-être nous étions allés trop loin dans nos silences Au Diable! Pensais-je, d'une manière ou d'une autre il fallait que je l'aborde.

    C'est accompagnée d'une amie qu'elle prit le tram, ce matin ou j'avais décidé de lui parler. En silence elles s'assirent côte-à-côte. Elle croisa mon regard, s'assurant ainsi que j'avais toute son attention. Des minutes défilèrent les yeux dans les yeux, regard contre regard. Soudainement, le fil se rompit, elle tapota l'épaule de son amie qui se retourna vers elle. Elle leva les mains et dans une danse extraordinaire les fit se mouvoir dans l'air; elle déployait ses doigts, les refermaient, pointait un index sur son amie puis le retournait sur elle; le plat de sa main gauche vint frapper son poing droit fermé; elle porta sa main au menton et à son front, puis tout cessa. Alors son amie levant les mains à son tour, entama un ballet similaire mais en parlant, cette fois:
    - Je le sais bien que tu t'appelles Roxanne et que tu es célibataire, tu es devenue folle ou quoi?
    Son regard revint vers moi "Alors tu as compris?" me dirent ses yeux.
    Elle reprit la conversation avec son amie qui lui répondit étonnée.
    - Comment-ça tu ne sais pas si tu as bien mis ton téléphone sur vibreur, ben t'as qu'à prendre le mien et t'envoyer un SMS.... Tu ne te souviens plus de ton numéro, c'est le 06.330.071. Mais qu'est-ce qui t’arrive ce matin? Et puis je ne comprend pas pourquoi tu m'a demandé de t'accompagner au travail!
    Son regard recroisa mes yeux. Oui, moi j'avais compris.

    Chaque matin, nous montons ensemble à la même station. Roxanne s'assied en face de moi et pendant trois quart d'heure ses yeux me disent je t'aime. Nous descendons à la même station où j'emprunte un chemin différent du sien. J'apprends la langue des signes. Le reste n'est qu'une histoire de textos.


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